06 octobre 2007
Al Green - I can't stop
"Je
voulais que ce disque soit à la fois soul et pop"
L’homme, sa vie, son oeuvre
Al Green a été le premier chanteur de soul des années 70, et reste indiscutablement le dernier grand chanteur de Soul du sud des Etats-Unis. Avec ses titres très sensuels du début des années 70. Al Green a réalisé la connexion entre la musique Soul traditionnelle et une Soul plus douce prenant ses racines à Philadelphie (pour mémoire aujourd’hui la Soul music continue à vivre principalement grâce à des artistes comme The Roots, Musiq Soulchild, Erikah Badu...)
Il a intégré à sa musique des éléments de gospel, disposant d’une voix reconnaissable entre tous, et ses disques sont aujourd’hui autant reconnus pour leur production élégante alliant des chœurs sexy que pour leur cuivre toujours de grande classe. En parlant de production, on ne peut pas parler d’Al Green sans parler de son producteur, l’homme sans lequel il ne serait rien j’ai nommé Willie Mitchell le charismatique producteur de chez Hi Records. Willie Mitchell a fait d’Al Green l’un des chanteurs de Soul Music les plus populaires et les plus influants, influençant ses contemporains mais aussi des chanteurs déjà bien installés dans la légende, je pourrais nommer Marvin Gaye.
Al Green mit fin à sa carrière alors qu’elle en était à son paroxysme, pour rejoindre les ordres… Cela n’a rien d’une blague, Al Green mit fin à sa carrière à la fin des années 70 pour devenir pasteur à Memphis. Au début de sa précoce retraite, il continua à enregistrer quelques disques mais à partir des années 80 il se consacra uniquement à la musique gospel. Il essaya de faire un petit retour dans le R’n’B sans grand succès.
La musique d’Al Green grâce à sa force a marqué à travers les âges et nombreux sont les titres qui sont devenus de grands standards de la musique noire américaine : voici son histoire.
Une ascension fulgurante…
Al Green est né à Forest City en 1946 dans l’Arkansas, où il a formé son premier quartet de gospel qui s’appelait The Green Brothers (à l’instar des Jackson et des Isley pour ceux qui suivent un peu ma chronique) à l’âge de neuf ans. Le groupe a effectué de nombreuses tournées dans le sud des Etats-Unis au cours des années 50 avant que sa famille ne décide de déménager dans la ville de Grand Rapid dans le Michigan. The Green Brothers ont continué à se produire dans la région de Grand Rapid mais le père retira Al du groupe lorsqu’il le surprit à écouter un disque de Jackie Wilson (qui pour les profanes a des paroles plutôt suggestives). A 16 ans, Al forma un groupe de Rythm and Blues, Al Green & The Creations, avec quelques amis du lycée et se fait remarquer par Jackie Wilson.
Plus tard, deux membres du groupe, Curtis Rogers et Palmer James fondèrent leur propre label indépendant : Hot Line Music Journal, et produirent le groupe sur leur label. A cette époque, The Creations décidèrent de changer de nom pour le très « sexy » Soul Mates. Le premier single du groupe fut « Back Up Train » qui fut un véritable succès dans les charts, créant une véritable surprise en se plaçant à la cinquième place du charts R&B en 1968. Ils ont tenté de renouveler l’expérience mais hélas sans succès.
En 1969, Al Green fit ce que l’on peut appeler la rencontre de sa vie, en effet il rencontra le vice-président du label Hi Records un certain Willie Mitchell trompettiste de formation.
Impressionné par la voix vibrante d’Al Green alors qu’il était en tournée dans le Texas. Il signa alors le chanteur sur son label Hi Record (pour ceux qui ont un peu du mal à suivre) et commença la collaboration avec Al sur son premier album solo.
Sorti au début des années 70, le premier album d’Al Green intitulé « Green Is Blues » fut une véritable révolution musicale dans la mesure où il alliait la puissance des cuivres (spécialité de Willie Mitchell), la douceur des cordes à la suavité de la voix d’Al Green.
Pourtant ce premier album ne
reçut pas le succès escompté, il reçut un accueil toutefois chaleureux par les
critiques. Ce qui préparait le terrain pour l’album suivant (alors là sortez le
surligneur car cet album vous vous devez de l’écouter), « Al Green Gets
Next To You » (1970) incluant le cultissime titre « Tired Of Being
Alone » (repris plus tard par des écossais nommés Texas) qui deviendra
quatre fois disque d’or (excusez du peu…). « Let’s Stay Together » sorti
en 1972 va asseoir la popularité d’Al Green, cet album devint numéro 8 des
charts, et le titre « Let’s stay together » (que chacun de vous
connaît car ce titre a été permis à une jeune artiste talentueuse de lancer sa
carrière : Tina Turner, et ce titre est présent sur la BO de Pulp Fiction) fut le premier single numéro 1.
Quelques mois après, il récidive avec « I’m Still In Love With You » qui rencontre un succès identique à l’album précédent contenant les single « Look What You Done For Me » et « I’m Still In Love With You ».
En 1973, Green est connu et reconnu comme un réel faiseur de hits incontestable, et un artiste dont la qualité est toujours constante puisque M. Al Green ne fait que de l’excellente musique. Jusqu’en 1975, il enchaîne les tubes, je peux vous citer « Call Me », « Here I am » and « Sha-La-La ». La recette est toujours là même, les cuivres et son exceptionnelle voix qui vient vous chercher au plus profond de vous-même.
Un tournant tragique dans sa
carrière…
En octobre 1974, Al Green fut attaqué par sa propre fiancée qui le brûla au 3e degré avant de se donner la mort. Green survécut et interpréta cet événement comme un signe de Dieu, qui selon lui le rappelait dans les ordres. En 1976, il achète une chapelle à Memphis et devient pasteur. Bien qu’il soit devenu pasteur, il ne s’arrête pas de chanter et continuer à enregistrer quelques albums toujours produit par Willie Mitchell « Al Green Is Love » (1975), « Full Of Fire » (1976), « Have A Good Time » (1976).
Mais les gens commençaient à se lasser de ses sons qui devenaient de plus en plus convenus et à partir de 1976 les ventes d’album commencèrent à chuter. C’est la raison pour laquelle il décida de se séparer de Willie Mitchell en 1977 et construisit son propre studio qu’il appela très sobrement American Music. Le seul album qu’il enregistra sous ce label est « The Belle Album » un album bien plus intime que les précédents mais fut un véritable échec. Puis en 1979, à la fin d’un concert à Cincinnati Al Green se blessa très grièvement. Interprétant ce signe comme un signe de Dieu (encore une fois), Green se retira définitivement de la musique pour se consacrer essentiellement à la religion. C’est la raison pour laquelle les albums qu’il enregistra lors des années 80 furent essentiellement des albums de gospel. On peut noter la collaboration en 1982 avec Patti Labelle sur l’album Your Arms Too Short To Box With God.
En 1985, il se réconcilie avec Willie Mitchell pour « He Is The Light » un album toujours aussi Gospel.
Mais Green revint à ses premiers amours en 1988, en chantant « Put A Little Love In Your Heart » avec Annie Lennox (la chanteuse des Eurythmics… Sweat dreams are made of these…). Quatre ans plus tard, il enregistre son premier album R&B depuis 1978 qui ne restera pas vraiment dans les annales. Puis en 1995, il sort un nouvel album « Your Heart’s In Good Hands » qui ne reçoit pas l’accueil attendu.
En 2003, Al Green se remet sérieusement au travail en compagnie de son ami Willie Mitchell pour un album très attendu intitulé « I can’t stop »…
« I can’t
stop » par Al Green (2003)
A 57
ans, le r
évérend Al Green a donc décidé de délaisser sa paroisse de Memphis
pour enregistrer un nouvel album au studio Royal Recording. Derrière les
manettes, on retrouve le légendaire producteur Willie Mitchell, responsable des
plus grands disques du chanteur: Gets Next to You, Let's Stay
Together...
Pour
son 1er album publié chez Blue Note (Label de Blues et de Jazz très célèbre
ayant signé Norah Jones mais encore bien d’autres vedettes comme Anita Baker,
Miles Davis, Chet Baker…) Al Green signe un chef d'oeuvre de toute beauté. Avec
l'aide de Mitchell, il parvient à recréer ce son sexy et sophistiqué qui a fait
sa légende. Sa voix brille à nouveau de mille feux et on se laisse bercer par
ces douze nouvelles compositions aux harmonies seventies. Avec I Can't Stop,
Al Green s'offre une cure de jouvence baignée de soul, funk et blues.
Bon
voilà pour l’approche journalistique, maintenant ouvrons la boîte et
concentrons-nous sur l’aspect artistique et émotionnel de l’œuvre.
Avant
même d’avoir inséré le CD dans mon mange disque préféré, je m’arrête quelques
minutes pour regarder l’emballage. Il est évident que le contenant est moins
important que le contenu mais il permet au moins d’annoncer la couleur… qui
concernant cet album tend vers le jaune orangée, nous voilà donc replongé dans
les 70’s, la pochette est simple mais efficace, un petit peu psychédélique. Au dos, sa seigneurie pas de fioritures le
phare d’un magnifique cabriolet américain des années 70 ça ne s’invente pas.
Bon je
ne tiens plus, il faut que j’écoute le CD, je le connais par cœur mais je ne
m’en lasse pas.
Pour donner un rapide aperçu, je serais bref, le grand Al Green est de retour et il vous le fait savoir !
Le premier titre « I can’t stop » attaque directement à la batterie et aux cuivres : le ton est donné. Et après 20 petites secondes d’introduction votre souffle s’arrête, vos pouls s’accélère vous rentrez en communion avec le maître de la musique soul......et tout d’un coup vous comprenez son pouvoir : sa voix. Après une si longue absence, j’avais fini par l’oublier mais sa voix est une véritable perle qui vient vous prendre au plus profond de vous-même. « I can’t stop » est un titre à double sens dans la mesure où l’on se doute bien qu’après plus de 30 ans de silence ça devait bien le démanger de revenir en studio, mais c’est aussi une magnifique chanson d’amour qui vient directement s’inscrire dans la lignée de « Let’s stay together ».
Les cuivres sont vraiment la clé du succès de cet album, chaque piste est une véritable surprise auditive, ça me rappelle la grande époque du funk après les cuivres d’Earth Wind and Fire, mais dans le cas présent l’ambiance est plus feutrée, plus « smooth » comme on dit au pays de l’Oncle Sam. Et les cuivres sont présents sur des jolies ballades rythmées par une batterie toujours efficace et des cuivres omniprésents (vous savez Willie Mitchell trompettiste de formation…). Je pense par exemple à « Play To Win » ou les cuivres apparaissent lorsque Al reprend son souffle.
Parfois, ce sont des cordes qui viennent pimenter la sauce, sur la piste 4 intitulée « I’ve been waitin’ you », on retrouve une rythmique funk, très propre qui vient supporter les cuivres et l’inévitable batterie. Cette alchimie musicale est plus qu’un bonheur c’est une invitation au voyage, vous êtes propulsé dans cette Amérique des années 70 au plein cœur du Tennesse roulant dans cette magnifique décapotable, un sourire niait sur vos lèvres vous êtes heureux, Al Green vous porte. Alchimie, je l’ai dit, alchimie je le répète parce que pendant ces 53 minutes et 33 secondes on ne s’ennuie à aucun moment, chaque piste est une véritable surprise qu’on prend plaisir à découvrir puis découvrir de nouveau. Car il y a toujours un petit détail que vous n’aviez pas remarqué, ainsi sur la piste « Million to One », la batterie annonce le rythme appuyée par des maracas, à Memphis ils sont vraiment très forts ! Une minute, vous fermez les yeux, vous y êtes de nouveau dans votre costume assis au volant de votre cabriolet, vous écoutez, non, vous savourez Al Green qui chante l’amour. Car rappelons le Al Green chante Dieu le dimanche mais sur cet album il chante l’amour, un amour frais, un amour heureux.
Ce qui m’a frappé lors des premières écoutes c’est l’absence de backgrounds vocaux, parce que dans la majorité des disques actuels, il y a des backgrounds pour palier un peu la légèreté de la voix de l’artiste. Dans ce disque, il y a très peu de voix d’accompagnement car Al Green a une présence vocale écrasante, c’est incontestable. Toutefois, sur « I’d Still Choose You » il est accompagné très justement c'est-à-dire juste assez mais pas trop, et la magie prend encore et toujours.
Deux titres sont un peu atypiques sur cet album, ce sont « It’s rainin’ in my heart » et « Not tonight », qui sont nettement plus lentes et nettement plus tristes. Et croyez moi, lorsque Al Green décide de transmettre une émotion, vous vous asseyez et vous vous laissez bercer.
Car ces deux chansons chantent l’amour, mais un amour nettement moins gai.
Et lorsque je vous disais que la musique est émotion, ces deux chansons sont les illustrations parfaites de ma théorie. Sur « It’s rainin’ in my heart », l’introduction et l’accompagnement au piano effacent un peu les cuivres et les cordes (pourtant présents) pour un titre d’une pure beauté. A la première écoute, ce titre m’a pris au plus profond de moi-même… Le looser qui sommeille en moi essayait de mettre des images sur ce son : et voilà ce que j’ai vu. L’eau coulant sur mes joues, une fille qui s’éloigne, la solitude, on a cette incommensurable sensation de vide, Al Green vous plonge dans un romantisme que vous ne soupçonniez même pas en vous. Pour « Not tonight » la recette est exactement la même, l’introduction se fait au piano c’est pas du Bach mais c’est tout de même terriblement efficace, les cuivres assurent l’ambiance, et toujours cette voix qui vient vous arracher une larme…
Alors que j’écris, je m’interroge sur ce qui fait l’originalité de cet album et de cet homme, et je crois que j’ai trouvé. Ca va plus loin que la musique, ça touche cette part de vous qui est resté un peu naïve, je vous parle de romantisme, évidemment pas des histoires fleur bleue dont vous matraque Hollywood. Non, je vous parle du romantisme, dans toute sa beauté, Al Green transcende l’amour, il lui donne sa voix et on a envie d’y croire, de s’y abandonner. Je crois que j’aborde le cœur de mon sujet, la musique est ici bien plus que des fréquences, du bois, des cuivres, c’est un message qui vient vous prendre au plus profond de vous, dont vous êtes le seul destinataire car chacun lis le message de manière différente. Je sens bien que j’abandonne à des divagations qui s’éloignent nettement du domaine musical mais voilà la vraie magie de la musique !
Puisqu’il faut
conclure, je dirais que Al Green a signé en 2003 un retour extraordinaire grâce
à « I can’t stop ». Il a montré que la soul music était toujours en vie et qu’il
en était l’une des légendes vivantes. Il est surprenant que de telles sonorités
puissent encore nous surprendre à l’heure où les productions Soul/ R’n’B
s’électronisent et se complexifient au possible. On revient avec cet album aux
racines de la soul music,
des instruments (qui l’eut cru), une voix, des textes… une émotion. Alors
embarquez avec Al Green sur le « Love Boat » et laissez vous envahir
par la pureté de la sensibilité d'un dieu vivant.

